L’aube de l’Être

L’aube de l’Être
Le réveil au sein de l’autre est l’ultime frontière de l’intimité, ce seuil où les âmes, encore baignées de nuit, se reconnaissent avant même que les corps ne s’éveillent. C’est un instant suspendu, comme si le monde retenait son souffle pour permettre à deux présences de se rejoindre dans un espace plus ancien que le temps.
Dans cette lumière encore invisible, l’amour cesse d’être un sentiment pour devenir une vibration, une résonance subtile entre deux êtres qui se rencontrent dans l’entre-deux : ni tout à fait endormis, ni tout à fait incarnés. Là, l’ego n’a pas encore repris son armure, et l’esprit flotte dans une transparence rare. Ce qui se donne alors n’est pas seulement un corps, mais une essence.
Prétendre aimer sans traverser ce passage, c’est ignorer la dimension sacrée du don de soi. Car l’abandon véritable n’est pas un geste, mais une dissolution : la chute volontaire dans un espace où l’on ne se protège plus, où l’on accepte d’être vu dans sa forme la plus pure, la plus désarmée. C’est offrir à l’autre non pas ce que l’on montre, mais ce que l’on est avant même de se souvenir de soi.
Dans ce réveil partagé, il y a une initiation silencieuse. Une manière de dire : « Je t’accueille dans le lieu où je ne suis plus séparé, où je suis encore proche de la source. » C’est là que l’intimité devient mystère, que l’amour devient présence, et que deux êtres, l’espace d’un souffle, se tiennent au bord du monde, unis par quelque chose qui dépasse leurs noms.
Puis le monde frappe à nouveau. Un chant d’oiseau, un frisson lointain, et la densité revient. Les visages se reforment, les histoires reprennent leur poids. Pourtant, quelque chose demeure scellé dans le secret. Celui qui a vu l’autre dans cette aube de l’Être ne peut plus l’ignorer. Il porte désormais en lui la trace de cette unité, comme une braise cachée sous les jours ordinaires — la certitude silencieuse qu’au cœur du tumulte existe un sanctuaire sans murs, où il n’y a plus deux êtres, mais un seul souffle retournant à sa Source.
Riad Zein
