L’intellect, la croyance et la réconciliation avec le réel

L’intellect, la croyance et la réconciliation avec le réel
On présente souvent l’intellect comme notre meilleur moyen de comprendre le monde. Pourtant, il agit aussi comme un filtre qui simplifie ce que nous vivons. Pour que la réalité devienne gérable, notre esprit conscient l’oblige à se dérouler pas à pas : une idée après l’autre, un événement après le suivant. Ce fonctionnement est utile pour avancer dans la vie, mais il réduit une expérience qui, à l’origine, était globale, immédiate et fluide. L’intellect ne révèle donc pas la réalité telle qu’elle est : il en propose une version allégée, adaptée à nos capacités.
Dans cette simplification, la mémoire joue un rôle essentiel. Les morceaux d’expérience, une fois détachés de leur contexte, deviennent des croyances. Elles ne sont pas forcément fausses : elles sont simplement des vérités déplacées, sorties de leur cadre naturel. L’illusion ne vient pas d’une invention totale, mais d’une compréhension partielle. Ainsi, nos erreurs, nos jugements ou nos certitudes ne sont pas des fautes, mais des points de vue incomplets. Le mental tente de donner du sens à ce qu’il ne peut plus saisir dans son ensemble.
Pour dépasser cette fragmentation, il ne s’agit pas d’ajouter plus d’analyse. Le changement vient d’une autre manière de percevoir. Au lieu de lutter contre l’ego, les souvenirs déformés ou les croyances limitantes, il s’agit de les accueillir et de les réintégrer. Le pardon devient alors un outil de rééquilibrage, non un geste moral. Pardonner, c’est reconnaître la part de vérité qui se cache derrière une forme figée ou erronée, et remettre en cohérence ce qui avait été séparé.
Dans cette dynamique, l’amour joue un rôle central. Il agit comme une nouvelle façon de voir, capable de redonner de la souplesse à ce que l’intellect a rendu rigide. Là où la pensée découpe et classe, l’amour relie et adoucit. Il permet de sentir la continuité du réel au-delà des constructions mentales.
Ce changement de regard mène à ce qu’on pourrait appeler la fin du rêve : non pas une fuite hors du monde, mais la fin de la version déformée que nous en fabriquons. La réalité est déjà là, mais nous la percevons à travers nos filtres. En relâchant le besoin de tout comprendre et en s’ouvrant davantage au ressenti, à la présence, le monde retrouve sa profondeur. Ce qui semblait banal ou inerte révèle une dimension plus vaste, non ajoutée, mais enfin reconnue.
Il ne s’agit donc ni de rejeter l’intellect ni de s’en méfier, mais de lui redonner sa juste place : un outil utile, mais pas le juge ultime du réel. Lorsque la perception reprend le dessus, la réalité cesse d’être un problème à analyser et redevient une expérience vivante, à habiter pleinement.
Riad Zein
