La dissolution de la dualité

La séparation entre le spirituel et le matériel appartient peut-être au regard fixé sur les formes. Tant que nous opposons le corps à l’esprit, la matière à la lumière, le visible à l’invisible, nous entretenons une frontière qui peut être davantage une construction de la pensée qu’une réalité de l’expérience.
La matière n’a pas besoin d’être considérée comme l’envers du spirituel. Elle peut être accueillie comme son expression sensible, comme la manière dont le mystère devient perceptible dans la forme. Ce qui paraît dense ou séparé peut être contemplé comme une manifestation du même vivant auquel nous appartenons.
Il n’y aurait alors rien à fuir pour atteindre le divin, rien à dépasser pour entrer dans le spirituel. Le divin ne serait pas nécessairement au-delà du corps : il peut être rencontré à travers le souffle, la sensation, la présence et la matière elle-même. Le corps devient le lieu où l’invisible se donne à éprouver, où la conscience rencontre la forme, où le mystère se laisse approcher dans la chair. S’incarner cesse d’apparaître comme une chute ; cela devient une invitation à entrer pleinement dans l’expérience de la forme.
L’hologramme cellulaire
Chaque cellule participe au vivant dont elle est une partie. L’idée qu’elle contiendrait littéralement la totalité de la création relève cependant du symbole, non de la biologie. Dans une lecture contemplative, la cellule devient une image de l’ensemble : le fragment n’est jamais entièrement séparé de ce dont il procède.
Cette image peut transformer notre manière de considérer la guérison. Guérir ne signifie pas nécessairement contraindre le corps à devenir autre chose que ce qu’il est. Et toute maladie ne peut être réduite à un simple désalignement intérieur. Mais sur le plan intérieur, la guérison peut être vécue comme un mouvement de réconciliation : avec le corps, ses limites, ses sensations et ce qui est réellement présent.
Il ne s’agit plus de combattre une partie de soi pour retrouver une supposée perfection, mais de renouer avec ce qui a été rejeté ou oublié. La régénération devient alors une métaphore de cette réconciliation : une partie cesse de se vivre comme étrangère à l’ensemble. Ce qui semblait fragmenté retrouve sa relation avec le tout.
La guérison intérieure commence peut-être lorsque nous cessons de nous vivre comme une parcelle isolée qui devrait conquérir son unité. L’appartenance n’a peut-être jamais été à créer.
Le corps comme autel
Le corps change alors de statut. Il n’est plus seulement un instrument destiné à produire, agir ou satisfaire des besoins. Il devient un espace de rencontre avec l’existence.
Respirer devient recevoir. Manger devient accueillir. Dormir devient consentir au repos. Marcher devient habiter la Terre. Toucher devient rencontrer.
Prendre soin du corps devient un acte de respect envers la vie telle qu’elle se manifeste à travers lui. Le corps n’a pas besoin d’être adoré ; il demande à être habité. Il n’a pas besoin d’être constamment contrôlé ; il demande à être écouté.
La dualité commence alors à se dissoudre, non parce qu’une théorie définitive de la réalité aurait été découverte, mais parce que l’opposition perd son évidence dans l’expérience. Il n’y a plus d’un côté la méditation et de l’autre la respiration, d’un côté la prière et de l’autre la nourriture, d’un côté la conscience et de l’autre la chair.
Manger avec attention peut devenir prière. Respirer consciemment peut devenir abandon. Se reposer peut devenir confiance. Prendre soin du corps peut devenir gratitude.
Le sacré n’apparaît pas lorsque le quotidien s’interrompt ; il apparaît lorsque le regard cesse de réduire le quotidien à l’ordinaire.
La chair et la lumière
Dissoudre la dualité ne signifie pas déclarer que tout est spirituel. Cela signifie peut-être cesser d’opposer ce qui peut être vécu simultanément. Le corps est matière, mais cette matière est aussi mouvement, sensation, chaleur, souffle, perception et expérience.
La matière n’a pas besoin d’être rejetée pour que la lumière soit reconnue. La chair n’a pas besoin d’être abandonnée pour que l’esprit soit rencontré.
Plus la conscience pénètre l’expérience corporelle, plus certaines frontières semblent perdre leur évidence. Le divin cesse alors d’être uniquement une idée située au-dessus de l’existence. Il peut devenir une manière de rencontrer ce qui est : dans le souffle, la sensation, le silence entre deux pensées, le battement du cœur, la présence nue à l’instant.
Il ne s’agit pas de prouver que le corps est divin, mais de découvrir ce qui change lorsque nous cessons de le considérer comme étranger au sacré.
Le corps devient un autel non parce qu’il serait séparé du sacré, mais parce que l’expérience elle-même peut devenir un lieu de rencontre avec lui.
Alors quelque chose se défait : le besoin de chercher ailleurs ce qui est déjà présent, de s’élever vers le spirituel en rejetant la Terre, de quitter le corps pour rencontrer le divin.
Il ne reste peut-être pas une nouvelle certitude, mais une manière différente d’habiter l’existence.
La matière n’est plus nécessairement le lieu où le spirituel se perd. Elle peut devenir le lieu où le mystère se révèle.
Et peut-être que la dissolution de la dualité n’est rien d’autre que cela : cesser de chercher une réalité ailleurs que dans celle qui est déjà vécue.
Riad Zein
