Le bagage que tu n'as jamais eu besoin de porter

Il y a cette scène, presque universelle : quelqu'un s'apprête à partir, et remplit sa valise de tout ce qui pourrait, un jour, peut-être, servir. Un manteau épais au cas où il ferait froid. Des réserves au cas où il manquerait quelque chose. On appelle cela de la prudence. Mais est-ce vraiment de la prudence, ou de la peur habillée en bon sens ?
Combien de choses portons nous ainsi dans nos vies, non pas parce qu'elles nous servent, mais parce que nous n'avons jamais osé croire que nous pourrions avancer sans elles ?
Imagine un instant un immigrant traversant l'océan vers une terre nouvelle, chargé de tout ce qu'il possède, convaincu qu'il en aura besoin pour survivre. Puis, alors que le rivage se rapproche enfin, quelque chose change en lui. Une confiance s'installe, doucement. Il commence à sentir que ce monde nouveau ne fonctionne pas comme l'ancien. Que le soleil y brille autrement. Que la chaleur qui l'attend n'a pas besoin d'être fabriquée par ses propres moyens.
Et alors, avec une pointe d'étonnement, il regarde ce qu'il transportait depuis si longtemps. Ce lourd manteau, ces précautions accumulées, ces trésors qu'il croyait indispensables. Il réalise qu'ils appartenaient à un autre monde, un monde où il fallait se protéger, anticiper le manque, se méfier. Ici, sur ce rivage nouveau, tout cela devient soudain inutile.
On pourrait croire que cette prise de conscience s'accompagne de regret. Et c'est vrai, il y a un instant où l'on se sent presque naïf d'avoir porté ce poids si longtemps, d'avoir laissé ce fardeau ralentir chaque pas. Mais ce regret ne dure pas. Il se transforme vite en un soulagement immense, celui de pouvoir enfin déposer ce que l'on portait sans même s'en rendre compte.
Et toi, quel bagage trimballes tu encore, par habitude, par peur du manque, sans savoir que le rivage vers lequel tu avances n'en a plus besoin ?
Riad Zein
