Amour, rêve et réalité
- Riad Zein
- 10 août 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Nous vivons entre deux régimes d’expérience : celui du rêve, fait de séparation et de projections, et celui de la Réalité, indivisible, que l’on peut nommer le divin. L’un nous maintient dans l’ombre des images que nous fabriquons ; l’autre nous précède, nous dépasse et nous appelle. Cette tension n’est pas théorique : elle traverse nos gestes les plus ordinaires, nos attachements, nos peurs. Au cœur de cette traversée, un mot se dresse comme boussole : Amour.
Il y a d’abord la figure du Dieu imaginé, c’est-à-dire l’idole subtile de nos attentes, peinte aux couleurs de nos manques. Un tel “dieu” n’habite que l’écran de nos représentations : il rassure, confirme, répond comme nous voudrions que le réel réponde. Mais la Réalité divine ne se laisse ni saisir ni contenir ; elle n’est pas un objet pour le regard, elle est le fond même du regard. Tant que nous confondons l’infini avec nos images, nous restons à la surface du rêve.
Exemple concret : Une personne prie Dieu en espérant obtenir une promotion. Elle l’imagine comme un “distributeur de bénédictions” répondant à ses désirs. Mais quand la promotion ne vient pas, elle doute. Ce Dieu était une projection. En revanche, en se tournant vers le silence intérieur, elle découvre une paix qui ne dépend pas de l’événement — une expérience du divin qui dépasse toute image.
Dire que le réel est Amour ne relève pas de l’émotion, mais d’une ontologie : l’Amour est ce qui unit sans confondre, relie sans posséder. À l’inverse, le non-Amour n’est pas une force hostile, mais une privation : il dessine les frontières du rêve, là où chacun s’expérimente isolé, en rivalité, en manque. Sortir du rêve n’exige pas d’ajouter quelque chose au monde : il s’agit de laisser tomber ce qui sépare. Ainsi, chaque acte de bonté véritable fissure la logique de l’illusion et ouvre une fenêtre vers la Réalité.
Exemple concret : Lors d’une dispute familiale, une personne choisit d’écouter sans chercher à avoir raison. Ce choix d’ouverture désamorce la tension. Il ne s’agit pas d’une émotion romantique, mais d’un acte d’unité. Ce geste manifeste l’Amour réel, celui qui dépasse l’ego et relie.
Les grandes figures d’éveil – Christ, Bouddha et d’autres – parlent la langue de l’Amour, non celle du rêve. Quand l’oreille demeure accordée au non-Amour, leur parole sonne étrangère, paradoxale, parfois scandaleuse. Ce n’est pas le message qui manque de clarté, c’est l’auditeur qui manque d’accordage. On n’entend bien que ce pour quoi on a déjà commencé à se rendre disponible.
Exemple concret : Imaginez une personne lisant des paroles du Bouddha affirmant : « Il n’y a pas de soi. » Elle rejette ce propos, pensant que c’est absurde ou nihiliste. Pourtant, un jour, après une méditation profonde, elle fait l’expérience du silence de l’ego et comprend intuitivement ce que cela signifie. Ce n’est pas le texte qui a changé — c’est son état de réceptivité.
• Chercher un enseignement d’unité depuis la séparation est vain : on ne pénètre pas une maison en frappant le mur, mais en empruntant la porte. Tant que l’on approche l’infini avec les outils de l’ego, on fabrique des interprétations au lieu de recevoir un sens.
• Aimer de façon sélective trahit la source : l’Amour n’est pas une préférence, c’est une appartenance. Dès qu’il exclut, il se renie ; dès qu’il se ferme, il cesse d’être lui-même. L’unité ne se conjugue pas à moitié.
Exemple concret 1 : Un homme veut suivre un enseignement spirituel, mais reste obsédé par son image sociale. Il assiste à des retraites, lit des textes, mais ne parvient pas à vivre la simplicité. Sa recherche reste coincée dans le rêve de réussite.
Exemple concret 2 : Une personne affirme aimer profondément ses proches, mais montre de l’indifférence envers les étrangers. Elle pense qu’elle est “spirituelle”, mais son amour reste conditionnel. Une prise de conscience survient lorsqu’elle aide spontanément un inconnu, ressentant une même chaleur intérieure — l’Amour véritable ne choisit pas.
Si le réel est Amour, il porte le monde à chaque instant : là, tout est déjà soutenu, rien n’est perdu. Mais le cauchemar du rêve n’a pas d’autre auteur que le rêveur ; accuser le ciel de nos images, c’est reconduire l’illusion. Reconnaître sa part de fabrication n’est pas se condamner, c’est retrouver la liberté d’éveiller. La responsabilité n’écrase pas : elle ouvre.
Exemple concret : Quelqu’un se sent prisonnier d’un quotidien routinier, frustré par la société. Il blâme Dieu, les autres, la politique. Un jour, il réalise que son mal-être vient de ses propres croyances et attentes. Il commence à méditer, à cultiver la gratitude, et découvre que le monde n’a pas changé — c’est son regard qui s’est éveillé.
S’éveiller ne signifie pas s’arracher au monde, mais se déprendre du non-Amour qui le déforme. Cela commence modestement : un regard qui renonce à l’emprise, une parole qui cesse de vouloir gagner, un silence qui écoute. L’exercice est concret : préférer la vérité à l’image, la relation à la possession, la présence à l’utilité. Peu à peu, l’axe du cœur se réaligne sur la gravité de l’Amour.
Exemple concret : Une femme réalise qu’elle manipule ses relations pour se sentir aimée. Un jour, elle choisit de dire la vérité sur ce qu’elle ressent, sans attendre de retour. Ce geste lui donne un sentiment de liberté et d’alignement. Elle ne joue plus un rôle : elle entre dans la présence.
Deux voies se dessinent à chaque instant : reconduire le rêve par la séparation, ou laisser l’Amour travailler en nous la Réalité qu’il est. Ce choix n’est pas spectaculaire ; il se joue dans les détails, là où l’ego aime triompher et où l’Amour préfère servir. Reconnaître que nous rêvons, c’est déjà entrouvrir la porte. La franchir, c’est consentir à l’indivisible : laisser l’Amour faire de notre vie le lieu même du réel.
Chaque exemple révèle qu’il ne s’agit pas de croyances abstraites, mais de transformations concrètes dans notre manière de vivre, d’aimer et de regarder le monde. Ces passages du rêve à la réalité sont disponibles ici, dans chaque choix quotidien, dans chaque acte d’amour. C’est cela, le miracle de l’éveil.
Riad Zein



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